Nancy Clappier , amie des Berlioz

 

Sa correspondance, sa famille



 

Bien que la vie de Nancy Clappier (1784 – 1868) n'offre rien de particulier, elle est connue par la correspondance qu'elle entretenait avec deux amies qui lui étaient très intimes, Joséphine et Nancy Berlioz, la mère et la sœur du compositeur. A travers les nombreuses lettres qu'elle leur adresse, elle livre ses appréciations sur de multiples faits de sa vie quotidienne, parle en détail de sa famille et répond aussi aux inquiétudes soulevées par la vie de Berlioz. Ce livre retranscrit la correspondance qu'elle leur a envoyée ainsi qu'à sa famille. Une étude des différents membres de sa famille, comme le botaniste Pierre Clappier, a été incluse.

 


 
 

Il vous est proposé au prix public de 24 Euros T.T.C. (port en sus : 4 Euros).
     Nombre de pages : 320
     Format : 18 x 24 cm
     Illustrations N&B et couleurs
     ISBN : 2-9516187-6-X
     Index des noms cités
 
 

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Dans la lettre suivante, Nancy Clappier à Nancy Berlioz, sœur d'Hector, après avoir rédigé sa lettre, va ajouter un passage pour évoquer l'épisode douloureux de Berlioz à propos de Camille Moke. Le compositeur l'avait rencontrée à la fin de l'année 1829. Camille Moke était alors liée au compositeur Ferdinand Hiller, un ami commun. Berlioz, se fiança assez rapidement avec Camille en juin 1830 mais la mère de la jeune fille s'opposait au mariage qui n'apportait pas à sa fille la fortune et le rang qu'elle souhaitait pour elle.

Vers le 15 avril 1831, alors qu'il était en séjour à Rome, Berlioz apprit qu'elle s'était mariée avec Camille Pleyel, un facteur de piano. Berlioz résolut de se venger et projeta de tuer les deux mariés et la mère. Mais sa colère s'adoucit peu à peu alors qu'il remontait l'Italie et il s'arrêta à Nice vers le 19 avril. Le 21, il écrivait à son père pour exhaler sa fureur contre Camille. Par la date de sa réponse, on peut voir que Nancy Clappier fut aussitôt mise au courant.

 

 

Adressée à Mademoiselle Nancy Berlioz

à la Côte Saint-André

Cachet de Grenoble du 29 avril 1831

 

Uriage 29 avril [1831]

 

Je suis bien aise que tu aies fait ce petit voyage, ma chère enfant : tu as le goût des découvertes et ne pouvant le satisfaire en Afrique ou en Asie, Annonay est un dédommagement. Il me semble que tu n'as pas dit comme cet italien qui disait en revenant de ses voyages : tout le monde est comme notre maison. Tu dirais plutôt le monde ne vaut pas nostra casa. Je ne sais si mon italien est bien régulier, mais n'importe. J'ai été toute désappointée de ce que tu me mandes des habitants de la Valoire. Je me figurais les élégants habitants d'élégants châteaux, le bon ton moderne aristocratique, enfin la haute société et ce n'est à ce qu'il paraît que la riche société. Il y a au reste si longtemps que je suis éloignée du monde que quand je parle du bon ton moderne, je ne sais point ce qui [se] sait. Il y a une multitude de petits usages qui varient, et si on a le malheur d'en ignorer un seul on ne doit plus prétendre au bon ton. Nous, gens de province, nous n'avons jamais pu en avoir le titre aux yeux des habitants de Paris, qui étaient à leur tour méprisés par les gens de cour. Voilà le côté ridicule du bon ton qui est l'importance que ceux qui croient le posséder exclusivement attachent à une multitude d'usages puérils, et le mépris plus puéril encore qu'ils ont de ceux qui les ignorent en pareil cas. Une simplicité toute franche qui avouerait son ignorance sans humilité et sans embarras, sans se mettre au second rang, qui se maintiendrait à sa place avec une fierté modeste jouerait un fort bon rôle, mais il est difficile et cela demanderait infiniment de tact, de bon sens et de bon goût qu'il n'en faut pour s'instruire à fond de tous les usages du bon ton. Après tout cela, je t'avouerai que j'ai pourtant un faible pour ceux qui le possèdent, pourvu qu'ils n'y attachent pas une importance pédantesque. Cette élégance frappe mon imagination et je m'imagine qu'il y a une sorte de mérite à l'apprécier. Il y a ensuite une multitude de petites choses exigées pour la bonne compagnie qui ne sont pas tout à fait aussi arbitraires qu'elles le paraissent et qui reposent sur un sentiment exquis des convenances. Voilà un bien long article sans que le sujet soit épuisé. Je le crois vaste et il tient à bien des choses.

J'ai appris avec grand intérêt votre projet de voyage à Grenoble. Dès que vous y serez arrivées, écris-moi un billet pour me l'annoncer. Fais-le porter chez Charlotte qui a sa cuisinière à Grenoble avec recommandation de le faire parvenir le plus tôt possible. Dès que j'aurai cela je m'arrangerai pour aller vous voir et profiter de ce court séjour, à moins d'obstacles imprévus. Tu me donneras toutes les indications que tu pourras avoir sur vos projets de courses à Meylan afin que je ne tombe pas sur un jour que vous seriez absentes. Cela ne doit cependant en aucune manière gêner vos mouvements. Il y aurait peu d'inconvénients à ce que je vous attendisse un peu.

Adieu, je vous embrasse tous avec l'espoir de vous voir bientôt.

 

 J'ai failli mettre dans le corps de ma lettre tout ce j'avais à te dire pensant d'après la dernière phrase que tu la liras seule mais j'ai eu peur de faire quelque sottise et j'ai pris le moyen ordinaire. Je suis bien en peine de ce pauvre Hector. Je crains qu'après cet élan de fierté et de courage, il ne retombe dans un extrême abattement et ne se trouve sans force contre sa douleur. Je crains ce retour douloureux et pour vous et pour lui, mais quelque cruelle que soit cette épreuve, il faut s'estimer heureux mille fois que le bandeau soit tombé avant que le lien indissoluble fût formé. Je ne puis me faire une idée de cette Camille. Hector avait-il fait tous les traits de ce portrait séduisant, n'était-ce qu'un personnage vulgaire ou bien une de ces personnes qui ont une tête vive mais point un cœur aimant, qui s'enthousiasment mais ne s'attachent point ou bien encore n'a-t-elle cédé qu'à l'autorité maternelle. S'est-elle immolée pour sa famille ? Cela l'excuserait sans la justifier : on sacrifie son bonheur mais non celui d'un autre. Ce malheureux jeune homme dont elle joue l'existence ! Cela fait frémir. Je ne puis la justifier : peut-être si nous connaissions ce qui s'est passé dans elle et autour d'elle pourrions-nous la plaindre ? Pour la mère, son rôle est d'une indigne bassesse. C'est une duplicité horrible. Pourquoi n'a-t-elle pas usé franchement et honnêtement de ses droits de mère ? Pourquoi ne pas expulser Hector, lui cacher sa fille ? Mais lui rendre toutes ses espérances pour l'engager à s'éloigner. C'est une honteuse duplicité qui la rendait indigne de s'allier à une famille comme la vôtre et quelle cruauté de se faire un jouet des espérances de ce pauvre jeune homme ? On est accoutumé à voir le sentiment maternel un peu égoïste mais cela est par trop. Avec tout cela, mon enfant, il faut leur pardonner. Ceci est probablement pour le bonheur de tous, il est heureux qu'Hector ait autant d'amour pour son art. Cette passion donnera encore de l'intérêt à sa vie : l'autre s'éteindra peu à peu. Ce retour vers vous, ce besoin de la présence de ses parents est aussi heureux que touchant. Pauvre Hector ! Mais comment est-il à Nice ? N'a-t-il pas pu parvenir jusqu'à vous ou a-t-il tout abandonné lorsqu'il a reçu cette cruelle nouvelle ? Tu sens combien je suis curieuse de connaître tout cela. Cette catastrophe d'Hector m'empêche de te parler de Mme A. Je commençais à le plaindre au début de la phrase : Non je lui ai bien vite tourné le dos.